L’Abbaye d’Hauterive, Le Silence des Hommes

Séjourner à l’Abbaye d’Hauterive est une expérience unique, qui résonne avec un besoin de retrouver des valeurs simples. Invitation nécessaire à l’heure actuelle, où l’agitation extrême de notre monde nous emmènent toujours plus à l’extérieur de nous-même. Que l’on soit croyant ou non, athée, laïque, ou adepte d’un quelconque autre mouvement religieux, l’on ne peut qu’être touché. Par la ferveur authentique de ces moines qui ont choisi de vouer leur existence à la recherche du Mystère. Le lieu lui-même, les murs, l’atmosphère émanent la vibration de leur noble intention.

Plus d’une fois, j’ai pris le temps d’un séjour à l’Abbaye d’Hauterive pour me ressourcer. J’avais déjà eu l’occasion de quelques promenades dans les environs et je désirais en vivre un peu plus. J’ai donc décidé d’assister à tous les offices pendant deux jours complets. Communion à vivre et à revivre.

Du bonheur dans leurs yeux

Le renoncement des moines à notre vie active suscite des réactions diverses et souvent contradictoires. Admiration, incompréhension, jugements, étonnement, curiosité, peurs, rejet, jalousie, etc… Pour ma part, cela me ramène à des questions essentielles : dans quelle mesure en serais-je capable ? Est-ce que je tiendrais le coup ? Déjà que trois jours passés dans à l’Abbaye d’Hauterive ont suffi à bien me confronter… Quid de toute une vie ?

En y songeant, endurance et constance sont les deux mots qui m’apparaissent. Deux concepts qui pour moi s’associent à la notion de souffrance. Les sportifs d’élite le disent : il n’y a pas de dépassement possible sans la souffrance engendrée par la confrontation à nos propres limites corporelles et psychologiques.

Les moines, des sportifs d’élite ? En quelque sorte, oui. C’est par la conviction, le courage, la persévérance qu’ils parviennent à ce record du monde. Sauf que leur objectif n’est pas de gagner une médaille, de l’argent et la reconnaissance. Leur seul et unique but se retrousse : trouver l’équilibre et la paix intérieure.

A voir les étoiles qui brillent dans leurs yeux et à sentir leur quiétude sincère, la récompense de leurs efforts semble avoir bien plus de valeur qu’un trophée de coupe Davis.

Un cadre pour l’expérience intérieure

Ce qui frappe d’emblée chez les cisterciens, c’est la constance du cadre qu’ils s’imposent. Les horaires de leurs offices – 9 par jours – sont des jalons immuables qui fixent le rythme des journées, y compris le dimanche. Ça commence à 4h15, par les Vigiles. Moment inoubliable. Le jour n’est pas encore levé, l’église vide, juste éclairée par deux plafonniers. La cloche résonne et les chants des moines, en latin, se mettent à remplir l’espace. N’ayant pas l’habitude des aurores, je suis encore à moitié endormi. Mais très vite, je sens quelque chose, je ne sais pas trop quoi, me parvenir au plus profond. Comme si mon corps et mon esprit, pas encore r-éveillés, sont mieux enclins à recevoir l’essentiel de cet instant privilégié, alors que le monde alentours ne s’est pas encore agité.

Le rythme, métronome du Soi

Puis, les Laudes à 6h30, la Messe à 7h, la Tierce à 9h15. Rebelote l’après-midi : Sexte, None, Vêpres. Ces îlots sacrés sont entrecoupés des trois repas, pris aux heures précises, en silence et accompagnés de diverses lectures bibliques. Longue « pause » l’après-midi jusqu’à 17h30, où les moines s’adonnent à leurs tâches respectives, jardin, couture, cuisine, hôtellerie, visites, etc… Cette journée se termine par un moment qui reste lui aussi gravé dans la mémoire : les Complies, à 19h50, qui se donnent dans l’église romane plongée dans la pénombre, comme pour saluer l’arrivée de la nuit.

Salve Regina

Instant ultime : le Salve Regina. Les moines quittent les stales pour se regrouper dans la nef, devant l’autel dédié à la Vierge Marie, juste éclairé par trois bougies. Je suis assis au premier rang et les moines se mettent à chanter à l’unisson à un mètre de moi. J’ai l’impression d’être dans leur peau. La vibration est tellement puissante que je ne peux m’empêcher de verser une larme. Je me sens différent en sortant de cette journée. J’ai l’impression d’avoir reçu un cadeau. Preuve qu’une journée au diapason du rythme monastique est un parcours alchimique qui prend tout son sens lorsqu’on le vit pleinement dans l’action.

Ouverture et partage à l’Abbaye d’Hauterive

Il y a un paradoxe à l’Abbaye d’Hauterive. De prime abord, il y a peu ou pas de contact avec les moines, qui, lorsqu’ils ne sont pas dans l’église pour les offices, demeurent dans leurs appartements des ailes Est et Sud du grand bâtiment baroque. Les visiteurs, quant à eux, sont reçus dans la partie Ouest, là où il y a également le magasin monastique. C’était à l’époque la partie du bâtiment réservé aux convers. La grande église romane, quant à elle, est accessible en tout temps, mais, excepté lors des visites du samedi, pas question d’accéder aux stales, au choeur et au transept, cloisonnés par un grand grillage en fer forgé de style Louis XV et deux portes en bois de chaque côté. Frustration pour le visiteur de bref passage : les moines sont inaccessibles et semblent se fermer sur eux-mêmes !

Il est important de préciser que l’ouverture de l’enceinte monastique aux laïques est nouvelle. A l’époque, peu de gens avaient le privilège de côtoyer les moines de si près et seuls les moines convers (les travailleurs) pouvaient assister aux offices dans la nef. Aujourd’hui, les cisterciens de l’Abbaye d’Hauterive ont compris que leur survie dépend également du monde extérieur et se sont heureusement ouverts à ce partage. Or, cette ouverture n’a pas pu se faire sans le respect de certaines règles pratiques simples et efficaces. En y demeurant quelques jours, l’on perçoit que le partage se fait à un autre niveau.

Pulsation de l’échange

Les signes de cet échange sont nombreux. D’abord, lors de chaque office, les moines ouvrent les grilles. Les espaces restent bien définis, mais ce geste nous invite en quelque sorte à entrer dans leur espace sacré. Ce lien ainsi créé n’est certes pas physique, mais symbolique. Entre autres, après le repas de midi, il n’est pas rare qu’un moine se présente pour aider. Un dialogue peut alors s’installer. Enfin, sur le site internet, on découvre également un onglet pour « rencontrer un moine » et il est fréquent qu’un moine offre ses services pour une visite sur demande.

Alors, bien qu’on ne puisse pas faire si facilement « copain copain » avec les moines, force est de constater qu’il n’émane aucun sentiment d’enfermement, ni de fuite. Ils sont simplement les gardiens d’un trésor qu’ils conservent dans un cocon, un écrin qu’ils protègent avec foi et conviction. Tâche noble que tout un chacun a perdu au sein de notre société de plus en plus vide de sens et en manque de sacré.

Hauterive est un cadeau déposé dans l’indiscible mystère, prêt à s’ouvrir aux âmes disposées à le recevoir.

Comme un coeur qui bat ou un poumon qui respire, l’Abbaye d’Hauterive offre une pulsation régulière : ouverture puis fermeture, solitude puis partage.

Se réconcilier avec le catholicisme

Pas besoin d’être croyant pour séjourner à l’Abbaye d’Hauterive.  Il suffit d’avoir envie d’un peu d’intériorité et de se reconnecter à soi pour que résonne en nous, avec sens, le destin choisi de ces moines courageux. Certes, la messe reste classique dans sa forme, identique aux nombreux cultes catholiques qui aujourd’hui peuvent agacer par leurs propos, par la lenteur et la rigueur du protocole, par les paroles scandées par coeur. Or, à Hauterive, quelque chose est différent. A mon humble avis et ressenti, c’est parce que le rituel n’est pas seulement une coque vide appliquée par simple routine. Là-bas, la coquille semble pleine et le rite prend ainsi tout son sens.

La messe de l’Abbaye d’Hauterive transmet quelque chose d’invisible qui parle à notre part intime et profonde. Les paroles des moines, psalmodiées, sont comme des mantras hindoux qui, à force de les répéter, nous plongent dans un état d’hypnose. Si l’on accepte de mettre de côté nos préjugés et d’ouvrir un peu nos coeurs en restant disponibles, le ressenti sur place ne ment pas. Tout est simplement vrai et c’est l’authenticité des moines qui fait de ce protocole quelque chose de totalement unique et en même temps commun à l’essence qui est à la base de toutes les religions du monde.

Et la femme dans tout ça ?

A Hauterive, les femmes sont les bienvenues. Simplement, elles séjournent dans les bâtiments de Saint-Loup, en-deça des bâtiments monastiques, où les hommes de passage, seuls, sont quant à eux autorisés à loger. Les femmes et les couples peuvent prendre part aux repas qui ont lieu dans l’aile Ouest. Elles sont aussi accueillies comme bénévoles, notamment au magasin monastique ou à l’accueil des hôtes.

Même si la femme n’est pas admise au sein de la communauté, la polarité féminine semble bien présente chez les moines. Je la perçois dans l’incarnation de leur douceur et de leur bienveillance, entre autres. Egalement dans leur respect absolu de la terre, qu’il cultive avec tact, patience et amour, cette mère universelle qui donne la vie à ce qui nous nourrit. Et bien sûr, dans leur dévotion à l’énergie incarnée par Marie, figure symbolique très importante pour les moines cisterciens. Une sublime statue de la Vierge à l’Enfant, en bois de tilleul, datant de 1400 environ, trône contre le mur nord du choeur et témoigne de cette fervante admiration.

En discutant brièvement avec le Père Jean-Marie, originaire de Stans et depuis 30 ans voué à son destin de moine, je découvre la joie qui l’habite quand il me parle du site choisi avec précaution par les fondateurs du 12ème siècle. Une cuvette lovée dans un méandre de la Sarine, qu’il décrit comme un « utérus » protecteur. Première sensation quand on arrive sur le site. Des forêts et des falaises de molasse dessinent une alcove naturelle où le temps semble s’arrêter. Les cisterciens n’étaient pas les premiers sensibles à ce lieu particulier. L’on a découvert un site mérovingien ainsi que des vestiges celtiques.

Un lieu énergétique ?

J’ose prudemment la question au Père Jean-Marie : ressentez-vous une énergie particulière qui pourrait avoir influencé le choix du site ? Bien sûr, me répond-il ! La légende dit que le fondateur aurait planté sa crosse sur un point précis. Il est aujourd’hui marqué par un écusson de bronze entre les stales. De plus, il y aurait selon lui également un point d’énergie près de l’autel, là où il y avait le tabernacle à l’époque. Souriant, il avoue être sensible à ces points d’énergie. D’un geste, il évoque le mouvement en spiral présent dans l’ADN, dans le cosmos et dans toutes formes vivantes. Pour le Père Jean-Marie, cela fait partie du mystère de cet espace sacré, que lui et ses compères ont pour mission de protéger.

Retour à Soi, en silence

Aussi, un séjour à l’abbaye d’Hauterive est un moyen parmi d’autres de retourner dans son intériorité. En entrant en résonnance avec la dévotion des moines et la signature vibratoire du lieu propice au recueillement, le chemin vers Soi est favorisé.

La règle du silence imposé, notamment pendant les repas, n’est pas facile pour certains. Mais c’est une expérience unique pour sortir de l’agitation et entrer dans l’écoute. Si l’on ne lui résiste pas, le silence peut nous amener au calme mental, qui laissera à coup sûr un peu de place pour vivre l’instant présent. Une rencontre avant tout avec soi-même.

Je ne peux que recommander vivement d’entrer en relation avec ce lieu. Une fois qu’on y a goûté, l’idéal est d’entretenir le contact en y retournant de temps à autre, le temps d’une promenade aux alentours ou d’une retraite en solitaire. Votre âme vous remerciera.

L’abbaye d’Hauterive est ouverte aux pèlerins désireux d’y faire une halte ressourçante, d’une seule nuit à une semaine complète. Le tarif pour un séjour, repas compris, est très raisonnable. Et l’on y mange, copieusement et très bien, et en silence !

Une visite guidée gratuite, d’environ 1h30, a lieu le samedi après l’office de 13h50. Le rdv est au fond de l’église à 14h. C’est l’unique occasion de découvrir le cloître, la salle du chapitre, les stales et le transept.

Toutes les informations sont disponibles sur le site : http://www.abbaye-hauterive.ch

Pour ma part, une sortie « Lieu énergétique et cueillette » aura lieu cet automne. Pour plus d’informations : www.conscient.ch et www.manoirdelavignette.ch